Midi – Sidi Ahmed Cheik Aliou Ndao – 1970

Voici que l’air s’immobilise
Pas une aile d’oiseau
La cigale a délaissé l’archet de son violon
Aucune cadence du pilon de Kumba
Ô femme pas une graine de mil
Concassé sur ton van
Midi tu me fais peur
Tu as éparpillé tes braises
La femme assise à l’ombre
Tresse les cheveux de ses compagnes
Femme à l’affût d’un imprudent
Midi tu me fais peur
Voici que l’air s’immobilise
Comme du lait caillé au fond
D’une calebasse

Mogariennes  1970

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L’homme qui te ressemble – René PHILOMBÉ -1977

J’ai frappé à ta porte
J’ai frappé à ton cœur
pour avoir bon lit
pour avoir bon feu
pourquoi me repousser ?
Ouvre-moi, mon frère… !

Pourquoi me demander
si je suis d’Afrique
si je suis d’Amérique
si je suis d’Europe ?
Ouvre-moi, mon frère… !

Pourquoi me demander
la longueur de mon nez
l’épaisseur de ma bouche
la couleur de ma peau
et le nom de mes dieux ?
Ouvre-moi, mon frère… !

Je ne suis pas un noir
Je ne suis pas un rouge
Je ne suis pas un jaune
Je ne suis pas un blanc
mais je ne suis qu’un homme
Ouvre-moi, mon frère… !

Ouvre-moi ta porte
Ouvre-moi ton cœur
Car je suis un homme
l’homme de tous les temps
l’homme de tous les cieux
l’homme qui te ressemble !…

René PHILOMBÉ Petites gouttes de chant pour créer l’homme Éditions Semences Africaines

A ma mère – Camara Laye

Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère, je pense à toi…
Ô Daman, ô ma Mère,
Toi qui me portas sur le dos,
Toi qui m’allaitas, toi qui gouvernas mes premiers pas,
Toi qui la première m’ouvris les yeux aux prodiges de la terre,
Je pense à toi…

Ô toi Daman, Ô ma mère,
Toi qui essuyas mes larmes,
Toi qui me réjouissais le cœur,
Toi qui, patiemment, supportais mes caprices,
Comme j’aimerais encore être près de toi,
Etre enfant près de toi !

Femme simple, femme de la résignation,
Ô toi ma mère, je pense à toi.
Ô Daman, Daman de la grande famille des forgerons,
Ma pensée toujours se tourne vers toi,
La tienne à chaque pas m’accompagne,
Ô Daman, ma mère,
Comme j’aimerais encore être dans ta chaleur,
Etre enfant près de toi…

Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère,
Merci, merci pour tout ce que tu fis pour moi,
Ton fils si loin, si près de toi.

Femme des champs, femme des rivières
femme du grand fleuve, ô toi, ma mère je
pense à toi…

Mère Awa – Malick Fall

Il paraît que maman est morte
Quelle importance
Quelle importance puisque je peux lui parler
A mon aise
Qu’elle me répond toujours
Avec son même sourire d’enfant
Pris en faute
Quelle importance puisqu’il ne se passe de nuit
Qu’elle ne me chuchote à l’oreille
Récite trois fois ce verset
Couche-toi sur le coté droit
Et dors
Il ne se passe de nuit sans qu’elle ne s’assure
Que ma journée sera belle à gravir
Il parait que maman est morte
Pas pour moi qui écris ces lignes
Avec mes larmes
Ces lignes qu’elle ne sait lire
Avec ses larmes
Mais que son coeur assèche
Avec un sourire d’élue
Puisque je te vois là sous mes yeux
Puisque ta voix est la plus puissante
Sur terre
Sous terre
Qu’importe l’illusion de ceux qui t’ont couchée
Sur le coté droit
Et que tu regardes de ton regard
D’enfant pris en faute.

« Reliefs » Poèmes. Présence Africaine-Paris-1964

Baobab – Jean-Baptiste Tati-Loutard 1968

Baobab! Je suis venu replanter mon être près de toi
Et racler mes racines à tes racines d’ancêtre;
Je me donne en rêve tes bras noueux
Et je me sens raffermi quand ton sang fort
Passe dans mon sang.

Baobab! «L’homme vaut ce que valent ses armes».
C’est l’écriteau qui se balance à toute porte de ce monde.
Où vais-je puiser tant de forces pour tant de luttes
Si à ton pied je m’arc-boute? Baobab!
Quand je serai tout triste Ayant perdu l’air de toute chanson,
Agite pour moi les gosiers de tes oiseaux

Afin qu’à vivre ils m’exhortent.
Et quand faiblira le sol sous mes pas
Laisse-moi remuer la terre à ton pied:
Que doucement sur moi elle se retourne! »

Les Racines congolaises L’Harmattan, 1968 

soleil à son lever – Amina Saïd – 2002

chaque jour tu rattrapais la lune
qui fuyait

chaque jour tu approchais de mon silence
pour y mêler le tien

je me voyais poser la main sur une ombre
moi-même j’étais une ombre
sans paupières

nous étions notre propre désert
pierre au vif des sables
et source dans l’amour du monde

nous étions l’oiseau blanc
qui porte le nuage entre ses ailes
nous étions le vol et l’oiseau
fendant le ciel du regard
quand s’abolit la distance
et que renaît le feu

soleil à son lever
chaque jour tu rattrapais la lune
qui fuyait

nous étions la lune et le soleil
et la couleur qui soutient le ciel
et son commencement

nous étions lumière et ténèbres
nous étions la roue
qui assemble le jour et la nuit

nous étions l’homme la femme
et l’enfant que je voyais en toi

chaque jour tu approchais de mon silence
pour y mêler le tien

nous étions la totalité
des voyelles et des consonnes
que scellaient nos bouches de chair

nous étions le feu vif et la cendre
et nos propres décombres

nous étions tout ce qui n’eut pas lieu
et qui dure

La douleur des seuils, Paris, Clepsydre/ La Différence, 2002.

Celui qui a tout perdu – David Diop – 1956

Le soleil brillait dans ma case
Et mes femmes étaient belles et souples
Comme les palmiers sous la brise des soirs.
Mes enfants glissaient sur le grand fleuve
Aux profondeurs de mort
Et mes pirogues luttaient avec les crocodiles
La lune, maternelle, accompagnait nos danses
Le rythme frénétique et lourd du tam-tam,
Tam-tam de la joie, tam-tam de l’insouciance
Au milieu des feux de liberté.

Puis un jour, le Silence …
Les rayons du soleil semblèrent s’éteindre
Dans ma case vide de sens.
Mes femmes écrasèrent leurs bouches rougies
Sur les lèvres minces et dures des conquérants aux yeux d’acier
Et mes enfants quittèrent leur nudité paisible
Pour l’uniforme de fer et de sang.
Votre voix s’est éteinte aussi.
Les fers de l’esclavage ont déchiré mon coeur,
Tams-tams de mes nuits, tam-tams de mes pères.

David Diop (« Coups de pilon » – Présence Africaine, 1956)